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Le sexe et la grande solitude

Le sexe et la grande solitude

Il n’y a pas une heure qui s’écoule dans notre journée sans que nous soyons exposés, d’une manière ou d’une autre, à un élément de nature sexuelle. Dès notre réveil, les yeux à peine décrottés, tout en feuilletant notre journal, nous fredonnons distraitement les obscénités évidentes des groupes musicaux présentés sur les stations de radio populaires. Il est 7 h 45, le café est encore chaud et avant même d’avoir eu le temps de faire le tour des nouvelles du jour, nous aurons été exposés à des dizaines d’images explicites et aurons lu ou entendu des mots assez crus pour faire rougir les plus dégourdis d’entre nous. Sur le chemin du travail, cherchant à stimuler notre libido, les panneaux accrochés au-dessus des autoroutes agiront à leur tour comme élément provocateur.

Nous vivons dans un monde où tout est sexe et où tout doit être sexy ! Aucun produit n’y échappe. Ni les hamburgers surgelés, ni la Vodka, ni le mascara protéiné ni même la dernière recette de pâtes de Ricardo. Serions-nous tous devenus accros au sexe ou est-ce à force d’être gavés ainsi que notre esprit deviendrait tordu ? Les statistiques sont claires et indiquent que les hommes pensent au sexe 19 fois par jour, en moyenne, contre 10 fois pour les femmes. (The journal of sex research ,Terri Fisher,Zachary T. Moore ,Mary-Jo Pittenger 2011).

Sans cesse bombardé par ce type de messages, l’individu semble n’avoir aucun autre choix que de se plier au jeu. À force de matraquer, stimuler et titiller nos pulsions libidineuses, nos comportements sont nécessairement appelés à changer.  Tous les fantasmes sexuels, dorénavant banalisés et à la portée de tous font en sorte que l’ordinaire n’est plus acceptable. Dès lors, nous nous attendons forcément à vivre un quotidien aguichant, attirant et excitant. Pourtant, dans la réalité, le décalage entre ce qui est proposé pour nourrir l’imaginaire du commun des mortels et ce qu’il vit tous les jours est frappant, engendrant biens des malaises au sein des relations.

De toute évidence, Bobonne sait qu’après son boulot, elle ne trouvera pas Apollon étendu sur le canapé de son salon.
Tout comme il y a peu de chance qu’une pin-up, pré pubère en porte-jarretelles et aux boules démesurées soit en train de cuisiner le souper des enfants. Dans ces conditions, il n’est pas du tout surprenant de constater la hausse constante d’infidélités et de divorces souvent causée par des attentes ou des revendications impossibles à combler.

Ainsi, le sexe n’est plus un privilège à partager entre amoureux ou entre conjoint. Le sexe peut être consommé sans modérations, sans scrupules, à toutes les sauces et de toutes les manières possibles et imaginables.  La fréquence, la diversité des partenaires et parfois même l’étrangeté des rapports s’inscrivent dorénavant dans le cahier des charges des individus (même en couple) et deviennent parfois indispensables à leur survie. La curiosité se transforme en besoin sexuel, faussement amplifié par l’offre constante et sa facilité d’accès. (Il n’y a qu’à constater le nombre impressionnant de sites de rencontres, incluant le dernier en lice, spécialisé dans les aventures extraconjugales)

Les hommes et tout autant les femmes ne trouvent donc aucune raison de ne pas profiter de l’acceptation tacite et généralisée d’une sexualité débridée, se déculpabilisant en affirmant se sentir plus vivant que jamais.  À croire qu’ils repousseraient ainsi leur propre mort.

Mais si le sexe à tout vent nous incite à manger à tous les râteliers, il peut vite devenir une obsession perfide aux conséquences parfois dramatiques. Les comportements et les pratiques sexuels des individus ont certainement évolué. Nous avons franchi les limites de l’indécence où la relation amoureuse, la fidélité, l’engagement et la durabilité du couple sont franchement mis à l’épreuve. Même les couples heureux dans leur relation peuvent se demander s’ils ne sont pas complètement dans le champ.

Or, le sexe désacralisé et offert en pâture comme un os à des hyènes affamées rapproche-t-il vraiment les gens en les rendant plus heureux pour autant ?

Dans l’idée d’un bien consommable et jetable après usage, le sexe, tel qu’il nous est présenté, est de cette nature. Il sert bel et bien à assouvir les pulsions des désirs immédiats et spontanés. Sous l’impulsion du moment présent, il répond à un besoin de reconnaissance nourri à la fois par la vanité et un égo démesuré. Je suis allumé (e), je le veux, je le prends, je consomme,  je suis repue, je jette. Plaisir égoïste et éphémère, illusion d’un bonheur passager dans tous les cas.

En effet, il est sans doute satisfaisant de savoir que nous avons pu dénicher, le temps d’une aventure, ce partenaire convoité par les autres. Satisfaisant aussi de se savoir encore désirable malgré nos petits défauts, notre âge ou le peu de ressemblance avec nos idoles. Satisfaisant encore, sachant que pendant un instant, notre niveau d’excitation a pu chambouler nos repères et enivrer nos esprits. Satisfaisant, puisque notre corps ainsi réveillé d’un engourdissement parfois prolongé nous a permis d’explorer de nouvelles sensations. Satisfaisant enfin, car notre désir vif et fougueux a pu ainsi être assouvi.  Mais cette montée exaltée du plaisir instantané satisfait-elle vraiment l’âme des individus ? De ces images qui stimulent notre imaginaire, de ces mots qui invitent à la débauche, de ces relations sans lendemain qui enflamment notre égo, que reste –il  au fond des cœurs ?

Je suis convaincue que le sexe tel qu’il est offert, facile, gratuit, disponible et sans conséquence apparent n’apporte rien de durable ni à l’individu, ni au couple, ni au couple en devenir, ni à notre société finalement. Se nourrir, pour ne pas dire se gaver de sexe, du matin au soir et peu importe le contexte ou les circonstances, ne permet pas d’en comprendre et d’en apprécier le sens réel. Banaliser ainsi le sexe et s’en servir pour attiser les instincts les plus pauvres de l’Homme, nous rapproche davantage de la bêtise animale que de la dimension divine, c’est certain. Adopter des comportements dénués de sens ou de conscience, pour restreindre notre habilité de transcender l’ordinaire et nous contraindre à contenter nos seuls besoins primitifs, diminue substantiellement la valeur intrinsèque de chaque individu. Le désir, la luxure et le plaisir des sens devraient dépasser le simple contentement ponctuel et immédiat des besoins narcissiques. Le sexe a une force telle qu’il doit permettre d’aller au-delà de la satisfaction personnelle du corps et de la valorisation de notre vanité et de notre égo.

Il n’est donc pas surprenant que pendant que nous sommes assaillis par ce trop-plein émoustillant, rarement parlons-nous d’amour. Tant que nous persisterons à exclure l’essence fondamentale et profonde de l’acte sexuel, nous continuerons à voir se développer des sociétés où primera l’individualisme. Historiquement, l’homme et la femme ont rarement été aussi libres de s’aimer et pourtant, malgré la chaleur réconfortante des corps enlacés, jamais n’ont-ils autant souffert de solitude.

Cet article a été publié sur le HuffingtonPost